1 avril 2017

Vie de caserne

Beaucoup d'entre vous savez sûrement que je travaille dans une caserne de pompiers depuis plus de 8 ans, à titre "d'agente administrative" (c'est mon titre depuis 2 ou 3 ans, mais dans les faits, ça veut surtout dire "secrétaire" ou de façon plus juste, "adjointe administrative").

Si je n'en ai pas beaucoup parlé au fil du temps, c'est que la plupart des choses que j'y vis (ou dont j'ai connaissance) sont de nature assez confidentielle, parce qu'elles touchent notre administration, nos pompiers, nos citoyens... Je ne serais pas à l'aise de dévoiler certains éléments, et d'ailleurs il y a plein de choses que je n'aurais pas le droit de vous dire.

Par contre, je me suis rendue compte dernièrement que je pouvais vous livrer quelques tranches de vie... Tout en m'assurant que ce ne soit préjudiciable à personne! ;)

Voici donc une première anecdote, vécue cette semaine :

Je suis à mon poste de travail, en train de me concentrer sur les conséquences d'un affichage de poste (notre fameux gros affichage annuel, qui fait en sorte que plusieurs pompiers peuvent décider de changer d'équipe). Si untel va là, et qu'untel change là, alors quelle incidence ça a sur les vacances déjà cédulées... Ah d'accord, il va falloir que j'avise le chef, il y a un impact pour ce remplaçant-là...

La porte d'entrée s'ouvre, un homme entre. Je me lève pour aller l'accueillir (à côté, ma collègue chef à la prévention, est au téléphone, concentrée sur sa conversation).

MOI- Bonjour!

LUI (d'un ton pressant)- Bonjour, je viens d'être témoin d'un accident très près d'ici! Une femme est sortie de la voiture et elle s'est mise à tomber, et un homme l'a ramassée. Je ne sais pas si le 9-1-1 a été avisé.

MOI (aussitôt sur le qui vive)- Près d'ici, où ça? 

LUI- Tout près, proche de l'entrée de l'autoroute!

(Dans les faits, ça ne m'aide pas beaucoup, car oui nous sommes proches de l'autoroute, mais il y a 2 entrées, et ça dépend d'où il vient. Et puis, "proche", ça prête tellement à interprétation! S'il était à pied ou en voiture, ça fait une énorme différence... Pas de temps à perdre à le faire parler, il faut réagir vite.)

MOI (d'un ton ferme et pressant)- Entrez Monsieur, vous devez appeler le 9-1-1.

(Petite explication : Par expérience, parce que quand même ce n'est pas la première fois que j'accueille un citoyen qui veut signaler un événement au 9-1-1, les gens pensent qu'ils peuvent nous livrer l'information de façon sommaire, et s'enfuir ensuite, libérés de leur fardeau; ce n'est juste pas comme ça que ça marche. Vous me voyez, appeler au 9-1-1 et dire qu'il y a eu un accident "proche de la caserne"? Je n'ai absolument pas les infos qu'il faut, le répartiteur doit parler au témoin direct!)

LUI (hésitant, comme à peu près tous les autres que j'ai eus avant lui)- Peut-être que le 9-1-1 a déjà été avisé, je voulais juste être certain...

MOI (toujours aussi ferme)- Venez, je vous ouvre la porte. Il faut que ce soit vous qui parliez au 9-1-1, vous êtes témoin.

(Il obéit timidement, hésitant à entrer dans mon bureau. Je le fais approcher et aussitôt je prends le combiné, je compose le 9-1-1 et je parle à la préposée.)

9-1-1- Bonjour, pour quelle ville l'intervention?

MOI- (je le lui dis - permettez que je garde un tout petit peu de mystère sur mon lieu de travail!)

9-1-1- Pour quelle adresse demandez-vous une intervention?

MOI- Je vous arrête tout de suite : Je travaille à la caserne X et j'ai ici un citoyen qui vient d'être témoin d'un accident. Je vous le passe.

(Et je donne le combiné au citoyen, qui n'a pas le choix de le prendre et de parler au 9-1-1).

Pendant qu'ils discutent (à ma droite) et que j'essaie d'écouter pour comprendre où s'est produit l'accident (je me tiens prête à courir avertir les pompiers en caserne au cas où), je m'aperçois que ma collègue chef est debout (à ma gauche), avec son manteau sur le dos (tiens, elle a mis fin à son appel?), le regard interrogateur.

MA COLLÈGUE- C'est où? Où l'accident s'est produit? C'est près d'ici?

(Là, je reconnais bien l'esprit qui anime tous mes collègues face à l'urgence : tout peut tomber à l'eau quand quelqu'un est en danger. Ceux qui sont pompiers (ou l'ont été avant de monter en grade) ont ça en eux, et puis nous (les cols blancs) absorbons un peu de cet esprit au fil du temps.)

MOI- Je ne sais pas, j'écoute pour essayer de le savoir.

Pendant ce temps, j'entends une sonnerie dans la caserne. Ma collègue (qui, soit dit en passant, a   aussi été infirmière et pompière dans une autre vie) tend l'oreille à gauche, je hoche la tête et je tends l'oreille du côté du citoyen à ma droite. En deux ou trois secondes, on comprend la même chose, et on parle à peu près en même temps :

- C'est en face du Jean Coutu.
- OK, trop loin pour prendre une course jusque là.
- L'appel, c'est pour là?
- Oui, ça parle du Jean Coutu.
- OK alors, les pompiers sont avisés. 

Dans la même période, le visage du citoyen m'a montré que le 9-1-1 avait déjà été avisé, et que les secours étaient en route.

D'un seul coup, ça a fait "pouf" pour nous trois, mission accomplie, la situation d'urgence prenait fin pour nous.

Nous avons discuté un peu avec le citoyen, qui nous a décrit ce qu'il avait vu et les circonstances de l'accident. Puis nous l'avons félicité pour sa présence d'esprit, lui avons dit qu'il avait bien fait d'agir ainsi, et que tout était correct : les pompiers étaient déjà en route (en peu de temps, nous avions entendu les sirènes et les portes s'ouvrir, ils sont rapides nos pompiers!). Il est reparti le coeur plus léger.

Ma collègue et moi nous sommes assises pour reprendre nos occupations.

MOI- Coudonc, t'étais pas au téléphone, toi?

MA COLLÈGUE- Oui, mais je t'ai vue tomber en mode "Urgence, on réagit", alors j'ai quitté ma correspondante (qui a dû en rester bien surprise!) et j'ai enfilé mon manteau, prête à courir pour agir si c'était près d'ici!

Nous rions toutes les deux, plus détendues. Je retourne à mon bureau. Où en étais-je, déjà? Ah oui : Alors il faut que j'avise le chef que ça a un impact pour le remplaçant, mais il va aussi falloir trouver un remplaçant sur l'autre équipe. Bon, OK, on a le temps, c'est dans 3 semaines. Et puis après, il va falloir que je...

C'est ça la vie de caserne : peu importe ce qu'on est en train de faire, s'il arrive une urgence, vous pouvez être certains que ça prendra le dessus. Par exemple, si on est en rencontre et que quelqu'un est de garde, oubliez ça s'il y a un appel : la personne ne vous fera pas de jolies formules de salutation et d'excuses, elle sera déjà partie pour répondre à l'urgence en cours! (faut juste apprendre à ne pas s'en formaliser!)

4 commentaires:

Claude Lamarche a dit…

Merci d'avoir pris le temps d'écrire toute cette "anecdote".
J'adore ce genre d'histoire.
Pour ce qui est de cacher ton lieu de travail, il ne faut pas être trop détective pour trouver! Il suffit d'écrire deux-trois mots dans Google...
Mais pas grave, ça ne révèle rien que l'on ne sache déjà.

Isabelle Lauzon a dit…

À Claude : Hé! Donne pas des trucs aux gens, toi! (Hihihi!)

Gen a dit…

Hihihi, ça me rappelle mes "scènes de bureau" :) Encore, encore!

Isabelle Lauzon a dit…

Hihi! Éventuellement! Faut juste que je filtre d'abord (tout n'est pas bon à raconter)! ;)