28 août 2011

Un petit texte d'atelier

Ce court texte a été pondu dans le contexte de l'atelier court 2011 d'Elisabeth Vonarburg. Comme beaucoup d'exercices d'atelier, il n'est pas vraiment publiable, mais je trouvais dommage de le laisser dormir dans mon ordinateur.

La contrainte de départ était assez spéciale : Une phrase tordue, qui devait constituer le point final de notre histoire. Donc, il nous fallait analyser les éléments de cette fameuse phrase pour les intégrer à notre texte.

Voici la phrase en question : Le grand ciel douloureux se déchire au-dessus de la ville obscure où il faudrait se réveiller avant le souvenir de son propre visage.

Pas facile, hein?

Voici ce que ça a donné :


Sans espoir
Par Isabelle Lauzon

Salom erre sans répit dans la ville déserte. Ses pieds trainent sur les trottoirs usés par des passants oubliés. Cette marche harassante, ultime rempart contre l’aliénation, ne le mène nulle part; il n’avance plus par espoir, mais par résignation.

Il cueille quelques perles de rosée au bas d’une gouttière, souvenir d’une civilisation qui cultivait les monuments comme on fleurit les jardins. De rares brins d’herbe, saupoudrés de la poussière des sols dévastés, survivent aux rafales des vents du sud.

Dans les rues dévastées, seuls quelques détritus simulent un semblant de vie. Les constructions tombent en décrépitude; les architectes ont succombé, les ouvriers aussi. Lentement, le souffle de Dieu, s’Il existe, ravage le bois et le mortier, comme l’eau ronge le calcaire.

Si Salom pouvait encore rêver, ses songes réclameraient le repos éternel. Il a vu le début de l’homme, ses civilisations, sa déchéance. L’œil trop souvent blasé, il a dénigré leurs actions, les jugeant futiles et vaines; des moucherons éphémères aux ambitions démesurées.

Le soleil ne reparaîtra peut-être plus. Du moins, pas avant que les nuages de cendre ne se soient dissipés. Le ciel souffre mille morts, se flagellant lui-même au rythme des tambours et des éclats de fureur qui transpercent sa peau. La noirceur a envahi son âme jadis d’un bleu pur, sa sérénité souillée par une rancœur qui refuse de s’apaiser.

Les pas de Salom ne faiblissent jamais, ne s’épuisent pas davantage. Il peine sans relâche dans les rues de cette ville qui a jadis vu naître tant de beautés; les anges peints aux plafonds des cathédrales, les pierres sculptées par des mains pieuses. Ces trésors se sont évaporés, dévorés par ce Mal qui s’immisce partout, des plus hautes tours aux pires bas-fonds, pour en extraire l’essence, le souvenir de ce qui fut jadis la vie.

Le poids des fautes de Salom lui écrase les épaules. Si la faculté de revenir en arrière lui était donnée, non, cédée contre un sacrifice, si grand soit-il, il changerait son parcours, il réparerait ses erreurs.

Tant de pauvres hères ont subi les conséquences de sa faute. Il ne reste que ce ciel torturé, qui s’automutile au gré des saisons. Ce ciel qui garde pour lui ses larmes, sourd aux plaintes des rivières asséchées.

Toutes ces vitrines, détruites par l’ultime assaut du Mal, cet assaut même qui a vu périr les derniers survivants. Aucun miroir, aucune paroi de verre n’y a survécu. Il s’agit là du seul avantage des nouvelles conditions d’existence de Salom. Durant tous ces siècles, il n’a bravé l’interdit qu’une seule fois, une fois de trop et depuis, le monde entier paie son sacrilège.

Il marche et marche encore, espérant en son for intérieur que sa souffrance permettra le retour des jours meilleurs. Escorté par ses regrets, il emploie tous ses efforts à oublier ce qu’il a vu. Plus jamais il ne péchera; il l’a promis.


Si seulement il pouvait réduire au silence cette voix insidieuse qui murmure à son oreille; et si tout ceci n’était qu’un interminable cauchemar? Lorsqu’il s’éveillera, il se souviendra peut-être de tout. De ses rides, de ses lèvres, de ses iris couleur miel… Non!

Une lueur transperce la nuit éternelle, porteuse d’un espoir fragile. Les yeux de Salom s’écarquillent, incrédules, devant ce miracle qu’il n’attendait plus : le grand ciel douloureux se déchire au-dessus de la ville obscure où il faudrait se réveiller avant le souvenir de son propre visage.

3 commentaires:

jeanbateau a dit…

Dame Isa
Je préfère le blues au jazz. Les choses structurées. Je ne tripe pas SF, pas du tout. Ce texte, je n'aime pas ça, pardon, n'apprécie pas plutôt. Mais quelle écriture! Chapeau. Je précise. Combien de bouquin d'écriture québécoise que je note de niveau secondaire, cegep, inacceptable? Ici je redis chapeau.C'est de niveau comment dire? International. C'est limpide, imaginatif (ouille!), original, jeune, j'en passe. Les mots me manquent. Quelle richesse de vocabulaire, de style, d'images. Quelle tristesse en toile de fond, comme le blues. Dame Isa, tu vas aller loin. Je t'y encourage. Le talent est là et la passion, la piqure, la nécessité. Je ne serai jamais un fan ce ce genre de littérature, mais je me permettrai d'être un admirateur de l'auteure.
Je me fais éditeur demain matin, tiens!
xo
Jean

richard tremblay a dit…

Avec une phrase finale aussi tarabiscotée, ben bravo pour avoir réussi qq chose qui se tienne :-)

Isabelle Lauzon a dit…

À Jean : Ah ça! Des goûts et des couleurs, on ne discute pas! Pour ma part, c'est plutôt le genre "général" qui me laisse souvent de marbre... Je préfère la science-fiction, le policier et le fantastique... Hé! Il faut de tout pour faire un monde! De toute manière, merci pour les compliments, j'apprécie! :D

À Richard : Hihi! Nous avons tous eu une petite chaleur quand Elisabeth nous a dévoilé cette contrainte... ;)