25 octobre 2009

Le facteur émotif



Denis Thériault

Bilodo mène une existence morne et sans attaches. Facteur, il arpente les rues du quartier Saint-Janvier-des-Âmes et compte chaque jour les cent quinze escaliers et les mille quatre cent quatre-vingt-quinze marches qui jalonnent son circuit.

Pour tromper son ennui, le jeune homme de vingt-sept ans s'adonne à un passe-temps illégal : il ouvre le courrier de certains usagers.

Chaque soir, après la vaisselle, Bilodo se livre à son vice secret. À la fadeur de son existence réelle, il préfère grandement le feuilleton intérieur qu'il s'invente en lisant ces lettres rédigées par de parfaits inconnus. Ce monde virtuel le passionne, mais nulle lettre clandestine ne l'émerveille et ne l'émoustille autant que celles de Ségolène.

Ségolène vit à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, et elle correspond régulièrement avec un certain Grandpré. Étonnamment, ses lettres sont extrêmement courtes. Un seul feuillet, sur lequel n'est écrit qu'un seul poème. Un haïku.

Lorsque Bilodo découvre le merveilleux monde des haïkus, son existence bascule. Il ne vit que pour les missives de Ségolène, pour ces mots qu'elle destine à un autre. Jusqu'au jour où Grandpré meurt sous les yeux de Bilodo. Prisonnier de son obsession, ce dernier emménage chez le défunt et poursuit clandestinement la correspondance entamée avec Ségolène...

Outre la théorie des haïkus et l'histoire elle-même, j'ai particulièrement apprécié le passage où les deux correspondants s'échangent des tanka (l'ancêtre des haïkus) ouvertement érotiques. Une séduction à distance, raffinée et romantique, qui incitera Ségolène à annoncer son intention de rejoindre le présumé Grandpré au Canada...

Au fil de ma lecture, j'ai envisagé trois conclusions possibles. Et, à ma plus grande joie, Denis Thériault m'a complètement déjouée. Je ne m'attendais guère à cette finale à saveur fantastique et la surprise fut aussi totale qu'exaltante.

Lorsque j'ai refermé ce court roman, un sourire flottait sur mes lèvres. Charmant, léger, poétique, il m'a transportée dans un univers insoupçonné.

L'écriture est soutenue, à l'exception de quelques québécismes, tels "maudit" et "plate", qui, je l'avoue, m'ont légèrement irritée. J'aurais préféré que l'auteur conserve à chaque instant son style relevé.

Hormis ce bémol tout à fait personnel, je considère ce roman — qui a remporté le Prix littéraire Canada-Japon 2006, je le précise — comme un joyau à découvrir. Grâce à lui, j'ai goûté la Guadeloupe, j'ai humé ses effluves et j'ai vu ses paysages enchanteurs. Et le voyage fut divin.

3 commentaires:

Gen a dit…

Moi qui adore les haïkus, tu me donnes vraiment le goût de lire ça!

Isa Lauzon a dit…

Je pensais justement à toi en le lisant! Je me disais que ce pourrait être ton genre de livre.

Je me questionne pourtant, au niveau du décompte des syllabes. J'ai appris à les compter au son (juste celles qui se prononcent), mais Denis Thériault semble compter même les syllabes muettes. Va falloir que j'investigue là-dessus, pour connaître les vraies règles...

Aussi, il inverse la distribution des syllabes : plutôt que de faire du 5-7-5, il fait parfois du 5-5-7 ou autre combinaison. J'ai encore beaucoup de théorie à apprendre sur ces fameux haïkus!

Gen a dit…

Pour les syllables, c'est effectivement surprenant, mais s'il suit les règles japonaises, on compte les syllables écrites (parce que ça existe pas les muettes en japonais).

Et pour les règles... ben elles sont faites pour êtres brisées ;) De toute façon, le total de syllable est plus important que la distribution.