20 juin 2009

L'attente d'une vie

Affalé sur sa chaise solitaire, le septuagénaire rendait enfin les armes. L’ermite au cœur sec s’en allait sans un râle, aussi délaissé dans son dernier soupir qu’il l’avait été de son vivant.

Les années avaient pesé comme du plomb sur les épaules de Maurice. Depuis la guerre, les ravages infligés à son âme l’avaient condamné à l’exil des siens, un exil volontaire et cruel, sans pitié pour ses proches et sa promise.

La chair de Maurice avait été marquée par le sceau de la Mort. Miracle vivant, incroyable rescapé d’une embuscade sauvage, le soldat avait goûté à l’essence de sa propre fin. Depuis, ses jours se traînaient comme un boulet de forçat. Sa main ne trouvait réconfort que dans sa poche droite, caresse machinale d’un espoir impossible.

Droit comme un i dans le brouillard des limbes, Maurice attendait la Faucheuse. Il n’avait jamais oublié ses yeux de braise, ses doigts de velours, sa chevelure de soie. Depuis cinquante interminables années, l’amoureux transi rêvait de retrouvailles romanesques avec l’ensorceleuse qui l’avait piégé dans ses filets.

Maurice posa le genou au sol et brandit solennellement le diamant étincelant à sa belle, priant la Mort d’être sienne pour l’éternité.

6 commentaires:

Anonyme a dit…

pendant ce temps je me déplume :-(

Pierre H.Charron a dit…

Très profond et imagé. Une inspiration qui a couchée des mots d'une grande émotion. Exquis.
Une attente de coeur, de Vérité À l'état pur.

Rackham Le Rouge a dit…

Merci Isabelle, c'est un beau cadeau ce texte.
C'est pour ces histoires là que je parcours les blogs entre les océans...

Baiser de Capitaine !
Jack

ClaudeL a dit…

Tu ne cesses de nous surprendre. En si peu de mots, raconter l'histoire d'une vie. Je n'ai pas trop compris la poche droite, mais peu importe, le reste me l'a vite fait oubliée.

richard tremblay a dit…

C'est vraiment bon. Bravo.

Isa Lauzon a dit…

À ClaudeL (et tous ceux qui se posaient la question) : l'histoire de la poche droite, c'est la fameuse bague, que Maurice a trainée dans sa poche durant 50 ans, n'attendant que sa dernière heure pour la remettre à sa belle.

À tous, merci beaucoup, je suis vraiment touchée par vos commentaires.

Ce texte fut écrit d'une traite, une inspiration subite et prenante, dictée par une muse puissante. Je me suis laissée emporter par sa frénésie et n'ai changé au final qu'un mot ou deux. Ah! Si ce pouvait toujours être aussi facile et évident...