31 mai 2009

Adieu

Exercice #4 de la Plume volage, réalisé le 31 mai 2009

Je l’aimais. Je l’aimais tant. Dès que nos regards se sont croisés, j’ai su qu’il serait mien. D’instinct, il a deviné mes points sensibles et m’a fait vibrer jusqu’au plus profond de mon être.

Je l’aimais et lui, il m’a trahie. Pourtant, lorsqu’il a ramené cette blonde plantureuse à la maison, je n’ai pas rechigné. Cachant soigneusement mon jeu, j’ai feint de savourer les caresses de ma rivale. La nuit venue, je lui plantai hypocritement mes dents dans la cheville. Mon homme me défendit, arguant à sa belle que j’allais m’habituer à sa présence.

Je l’aimais et je le cajolais. Chaque soir, je m’élançais à sa rencontre et lui démontrais sans vergogne mon adoration. Et la blondasse nous observait d’un œil empli de jalousie et d’amertume.

Je l’aimais et je lui faisais confiance. Puis, lui et sa pimbêche se sont absentés quelques jours. À leur retour, mon cher et tendre portait un fardeau, qu’il déposa sur la table. Je crus un moment qu’il s’agissait d’un amas de couvertures. Erreur ! Quand une main minuscule en émergea, en un éclair, je compris.

Je l’aimais et il m’abandonnerait bientôt pour cette masse de chair grouillante et vagissante. Jamais je ne laisserais quiconque s’interposer entre mon amour et moi ! Je montrai les crocs et je poussai un feulement guerrier. Je n’avais peut-être plus de griffes, mais mes canines acérées rempliraient parfaitement leur office.

Je l’aimais et je croyais naïvement qu’il partageait mes sentiments. Tricheur et menteur, il m’enferma dans une cage et me déposa sur le siège arrière de sa voiture. Ses larmes de crocodile ne me trompèrent guère. Il s’apprêtait à me donner la mort, ou plutôt, il allait payer un professionnel pour s’en charger à sa place.

Puis ce fut l’accident. Ma cage dégringola une pente abrupte et je me retrouvai là, sous un viaduc, sonnée, mais indemne. J’entendis l’appel désespéré de mon maître et je me cachai dans l’ombre.

Non, plus jamais. Aucun mâle ne me ferait plus jamais craquer. Je serais désormais chatte de gouttière, libre, sauvage et sans port d’attache. Mes prunelles émeraude s’attardèrent sur mon ancienne prison. D’un coup de mâchoire, je l’amputai de sa porte grillagée. Ce trophée me rappellerait ce qu’il en coûte d’aimer un homme.

5 commentaires:

Pierre H.Charron a dit…

Sublime. Tu n'as pas perdu de temps. Que d'ironies et de sous-entendus. Plaisirs Félins assurés....Et C'est vraiment le "fun" cet exercice, un concept original et stimulant. Belle initiative.

Isabelle Lauzon a dit…

Merci! Je ne cesse de m'étonner des incroyables trouvailles de l'imagination... Comme quoi on peut vraiment trouver l'inspiration partout!

Chantal Moreau a dit…

Tu me tente encore avec tes exercices... oyoyoye! Allez, dès que j'ai une minute, je me lance!

tangomango a dit…

Très beau texte, dramatique, ironique et très drôle! Tu ne cesses de nous surprendre, quelle inspiration.

Isabelle Lauzon a dit…

À Chantal : Toi, tu es vraiment due pour t'inscrire aux ateliers d'écriture!

À Tangomango : L'inspiration de minuit, je dirais (c'est l'heure à laquelle je l'ai écrit). L'inspiration n'attend pas, il faut la saisir au vol quand elle passe!